Porte sur le toit

23 novembre 2011

Thomas Bernhard, suite.

L'incessant ressassement, le ressac des mots projetés en avant d'eux-mêmes caractérisent le style de ce mangeur de phrases qui ne ne joue pas de la répétition comme d'un motif propre à l'hypertexte ; le ressort de l'écriture de Bernhard est le retour des thèmes et des formules, toujours suspectées aux yeux du narrateur d'artifices qui participent de toute composition. Ne cherchant en rien à éviter la redite, Bernhard n'hésite pas à recourir à la citation et à l'auto-citation avec ce besoin quasi-impérieux de redéfinir à chaque fois ce qui tombe sous le sens, comme si les phrases apparemment les plus "anodines" qui tissent nos échanges quotidiens étaient encore à creuser, comme si devant le lisse apparent des échanges sommaires, des poches de sens étaient encore à trouver, des excavations, des plis, des recoins riches en sens. Il se sait pris dans un "dévergondage spéculatif ". Ainsi de cette phrase  : « ... nous n’avons pas le droit de falsifier ainsi toute l’histoire de la nature considérée comme histoire de l’homme, de transmettre toute cette histoire comme une histoire toujours falsifiée par nous parce qu’on a l’habitude de falsifier l’histoire et de la transmettre sous forme d’une histoire falsifiée, tout en sachant que l’histoire entière est une histoire falsifiée qui n’a jamais été transmise que sous la forme d’une histoire falsifiée », L’Origine, p. 29.
Tout apparaît comme drapé, ourlé, froissé, comme si le sens commun n'était qu'une vaine formule, elle aussi toute à redéfinir. L'écriture de Bernhard échappe à toute programmation, à tout plan qui présiderait au déroulement de son écriture : elle n'use pas à l'instar de ses contemporains de la déconstruction, tournant le dos aux deux mouvements littéraires qui ont marqué son temps : le travail du groupe de Vienne et celui du Nouveau roman : Thomas Bernhard se défend de cette idée selon laquelle l'écriture est un jeu, son écriture se refuse à manipuler le signifiant et ne recherche aucun effet quel qu'il soit : sa grammaire est simple, sa syntaxe se veut volontairement économe, comme s'il avait fait à l'égard de la Langue voeu de pauvreté. Les métaphores y ont peu de place "comme s’il ne fallait pas dérouter l’outil" : il ne cherche nullement à faire des "phrases", mais son phrasé est hypnotique. Bernhard le dit clairement :’écrire ce n’est jamais que citer ; d'où ces incises fréquentes dans la phrase cadre : « comme on dit », « comme on appelle » qui sont la marque de sa méfiance à l'égard des dénominations communes. La figure du narrateur s'impose comme celle d'un ressasseur, d'un rabâcheur infatigable, d'un marathonien n'ayant d'autre but que de courir le long d'une ligne mélodique impossible.

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Thomas Bernhard en question.

Arracher des beautés littéraires aux confins de la mort ont plus de prix que celles que l’on cueille dans des prairies innocentes.

Il n’y a rien d’incompréhensible chez Bernhard : ses mots qui expriment "le mal" n’ont d’autre vocation que de servir le sens. Les idées se précisent. Le sens des mots y participe.

La ritournelle s’en trouve nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase qu'il tente d'expliciter toujours davantage, se sert de ses propres expressions qu'ils répètent autrement, efface une idée fausse, la remplace par une autre qu'il voudrait plus juste. Voilà l’enseignement de Bernhard.

Pour décrire le ciel, les matériaux de la terre, pour décrire la campgane, c''est la campagne qui est convoquée; les éléments étrangers sont impuissants à la dire. Il faut laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont. Rien ne mérite d'être embelli. Pas de métaphore inutile. Tutoyer et invectiver peuvent paraître inconvenant, c’est pourtant le meilleur moyen d’être reconnaissant envers lce dont il parle et de consoler l’humanité, de lui rappeler que nous ne sommes que des vermisseaux, sans faire semblant.

Étudier le mal, pour en extirper le bien n’est pas étudier le bien en lui-même. Une éthique à rebours ?

Rien n’est moins étrange que les contrariétés que l’on découvre en l’homme. Il est fait pour connaître la vérité. Il la cherche. Quand il tâche de la saisir, il ne s’éblouit pas, il se confond avec elle de telle sorte, qu’il ne donne pas sujet à lui en disputer la possession. Les uns veulent ravir à l’homme la connaissance de la vérité, les autres veulent la lui assurer. Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu’ils détruisent ce qui le dérange existentiellement. Il n’est pas d’autre lumière que celle qui se trouve dans l’homme.

Si l’oeuvre en prose a pu de notre temps, soit par le roman, soit par l’essai, prétendre à une forme réservée généralement au poème, si elle a réussi aussi bien que la poésie, à nous imposer cette idée que la littérature est une expérience et que lire, écrire, ne relève pas seulement d’un acte qui dégage des significations, mais constitue une expérience de découverte, c’est à la tentative et à la   "folie"  de Bernhard, que nous le devons. Lire Bernhard, c’est consentir à une lucidité furieuse dont un mouvement d’enveloppement, d’embrassement, se poursuivant sans trêve, ne se laissant reconnaître qu’à son terme et comme l’accomplissement d’un sens absolu, indifférent à tous les sens momentanés, ponctuels par lesquels doit passer le lecteur pour atteindre le repos d’une suprême signification totale.

La lecture de Bernhard est un vertige. Ce vertige semble l’effet d’une accélération telle que l’environnement du charroi, au centre duquel on se trouve, procurant l’impression d’un vide incandescent ou d’une inerte et sombre plénitude.

Peut-être faut-il s’étonner d’une oeuvre où le lecteur lucide reconnaît tout à la fois une méprisable, une admirable absence de lucidité et une création admirablement étrangère à la conscience.

Un oeuvre décidée à atteindre, à l’écart de l’unité logique, une cohérence cependant absolue et, cette cohérence réalisée, à faire se répondre la plus grande clarté et la plus grande obscurité, le point le plus bas, le plus éloigné de la lucidité, et le moment où la lucidité, pénétrant ce point, se retrouve et se libère.

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17 novembre 2011

Michel deguy, Relation d'incertitude

 

"l'espérance se voue au préférable. il n'y a pas d'autre échappée que : la musique des sphères, la poésie des langues, la beauté des icônes, l'étude des bibliothèques, la rigueur des démonstrations, la candeur des bien-aimés, la sainteté des ascètes, le désintérêt des bienveillants" (Michel Deguy, "Relation d'incertitude", préface à "donnant donnant", poèmes 1960-1980, gallimard, coll. poésie, 2006, p.19).


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16 novembre 2011

Le regard lézardé, j'entrevois une lumière qui ne dort pas. Pourtant ce ne sont pas les néons de la ville. Ville qui se tient debout à toute heure du jour et de la nuit. Pour combien de temps? Il est à se demander si son futur ne sera pas aussi friable qu'une lamelle de verre. Dans le rétroviseur, nous en sommes à regarder l'envers de la vie ou la vie prise au revers et ce qui se soustrait dans l'angle mort. La vie tient sur une note crochetée. Et cette note il faut la tenir du mieux que l'on peut.

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07 novembre 2011

Paroles dérobées à l'infime pulsation, à la faible épaisseur de l'âme. Vertige du coeur. Silence émacié. Pierre focale tombant raide sur la nuque. De vieilles voix s'égouttent en filet de sueur. L'angoisse râpe notre doublure. Le temps et ses aboiements qui cognent contre la vitre. Laisse-moi m'égayer dans le peu d'heures qui me sont imparties. Laisse-moi destiner ma force et ma faiblesse à ce peu de lueur que j'aperçois derrière la colline bleutée.

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04 novembre 2011

Vases communicants de novembre

Chaque premier vendredi du mois, un grand nombre d'auteurs-blogueurs, auto-répartis en binômes, publient chacun un texte chez un autre blogueur, permettant ainsi de créer une nouvelle circulation entre les écrits et photos.

"Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre" est à l'initiative de Tiers livre et Scriptopolis. Merci également à Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.

J'ai le grand plaisir d'accueillir sur le toit, un texte et une photo de François Bonneau (http://urbietorbi.canalblog.com/ et http://irregulier.blogspot.com/) :

"Souffles clairs, vifs et nus, emplis de foules : cinq voix montent.

L’air perd sa transparence, vives voix, voix sans raison.

Cinq voix montent, note stable. On y découvre des virages, et des accidents d’où se relève, indemne, l’unisson. Mailles mêlées, une à une par chacune : tisser, sans pour autant recouvrir, surtout pas, tisser pour tendre des courtes échelles, l’une après l’autre viser l’altitude, sans trop savoir laquelle et qu’importe, viser juste en aveugles sonores, amplitude, puis passer des relais, que rien ne s’arrête et que continuent à naître des foules denses, stables, entremêlées, peut-être inutiles, foules de rameurs et de ballerines, cinq voix s’élèvent plutôt que rien." François Bonneau

 

tuyaux2(1) Copyright : François Bonneau

De même, vous pourrez découvrir ma contribution aux vases communicants sur le blog de François Bonneau : http://irregulier.blogspot.com/).


 

Je vous livre la liste de tous ceux qui vasent-communiquent ce mois-ci :

 Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net et Quentin http://valetudinaire.net/

 Louise Imagine http://louiseimagine.me/#fd0/wordpress et François Bon http://www.tierslivre.net/

 Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/

 Danièle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/ et Timor Rocks http://www.ernestotimor.com/irregular/

 Amel Zmerli http://surletoit.canalblog.com/ et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/

 Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr et Fiona Reverdy http://www.fionareverdy.com/

 Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

 Juliette Mézenc http://motmaquis.net/spip.php?rubrique5 et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

 Justine Neubach http://justineneubach.fr et Éric Dubois http://www.ericdubois.net/

 Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

 Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/ et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/

Josée Marcotte http://www.outre-songe.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/spip/

Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/ et Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com/

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

G. Balland http://presquevoix.canalblog.com/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

 Ana nb http://sauvageana.blogspot.com/ et Céline Renoux http://lafilledesastres.wordpress.com/

 Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/ et Microtokyo http://www.microtokyo.org/

 Jeanne http://www.babelibellus.fr/ et Pierre Ménard http://liminaire.fr/

Julien Pauthe http://julienpauthe.tumblr.com/ et Jean-Baptiste Monat http://lhommesansreseaux.hautetfort.com/

L'autre-je http://lautreje.blogspot.com/ et Jacques Bon http://cafcom.free

David Pontille http://www.scriptopolis.fr/ et Philippe Gargov http://www.pop-up-urbain.com/

J.W. Chan http://2yeux.blog.lemonde.fr/ et Danielle Grekoff http://dangrek.blog.lemonde.fr

J.W. Chan bis http://2yeux.blog.lemonde.fr/ et Wanatoctoumi http://wanagramme.blog.lemonde.fr/



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29 octobre 2011

"Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux

et nos personnes par la crainte garrotées,

par les regards iront s'éclaircissant et mieux

les égarés verront les portes enterrées."

Philippe Jaccottet, extrait du poème "que la fin nous illumine"

 

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21 octobre 2011

Tournent les jours

dans la blancheur de l'air.

La langue s'éveille avec le froissement

des nuages inquiets de leur voyage.

L'ombre déposée sur tes yeux

danse avec la brume à l'entour.

Tes pensées sécrètent de la chaux-vive.

J'ai déplié mon coeur

à côté de tes joues.

Ta peau et le pain tendre.

Le monde avance avec ses points de suture.

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17 octobre 2011

Toute cette dépense de mots
à en faire déborder l'ouïe.
A gaspiller les silences
qui reposent sous la roche et la vigne.
Le jour mûrit dans son écorce.
Combien de jours à gratter à la peau
de nos certitudes effarées. 

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15 octobre 2011

Je glisse sur le marche-pied du monde. Je tente d'entendre plus loin que ce qui se présente, plus loin que les seules apparences qui opèrent par le bouche-trou du réel. Je me protège des images qui nous mordent la peau. De ces images cannibales qui se nourrissent du sang de l'Autre. Des heures, j’observe se mouvoir ce mouvoir. Cette agitation des peuples. Ce qui est inouï ne peut être vu. Pourtant l'inouï se produit ici et là sans que cela ne nous soit vraiment offert ou confié. Il faut demander à l'archer aux yeux bandés ce qu'il attrape par la pointe de ses flêches. C'est de cet ordre-là : tirer l'existence hors la confusion d'exister. Je me demande si cela est posssible. Je me demande.

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