09 décembre 2008
René Char : la foudre du poème, part IV
René Char : Intermezzo avant de reprendre ma réflexion sur la foudre du poème
Rigoureux dans l’émouvant, volatile et terreux, la langue effilée comme la pointe d'un sabre courbe, observateur insatiable des espaces cosmiques ou du chant tremblé du grillon amoureux, le poème ne se conçoit plus que "marié à quelqu'un", faisant renaître l'espoir de l'"inespéré". En une commune présence à la terre et aux mots qui en sont imprimés, entre "fureur et mystère", le regard d’un résistant rejoint celui d’un aromate chasseur, une douleur résidente dont il ne se défera jamais et qu’il habite comme ce nu contre une maison sèche, et qui serait à l’image de ce poète dont la sagesse appuyée sur le doute, inaltéré, n’appelle ni allégeance ni compassion, l’épars est dense et le dense traverse le tremblement de la chandelle recréant par ses mots un portrait de de La Tour... Ces mots s'éprennent les uns des autres, " devant un soleil d'hiver à la bouche de pourpier sauvage".
René Char était un amoureux de la marge, des chemins de traverse, coupant à travers champs avec les "matinaux" : ses compagnons de fortune qui vivaient dans le vagabondage des saisons, faussant compagnie à un monde par trop codé, faisant passer leurs mots en contrebande auxquels il reviendra inlassablement le poète. Ces "mauvais" garçons avaient aux yeux du jeune René Char le charme d’un Villon. Ces vers portent une manière de tendresse admirative : "Compagnons pathétiques, qui murmurez avec peine, allez la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chante dans vos os. Développez votre étrangeté légitime." (in Fureur et mystère)
Dans Consentement tacite, ce poème est une adresse directe aux matinaux :
L’adolescent souffleté : « les mêmes coups qui l’envoyait au sol, le lançait en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul. (…) ». Les Matinaux continueront à « cajoler la vase » et « son sec frémissement » leur terrain de jeu qui, un jour, leur offrira la possibilité de s’en affranchir ; alors, chacun « se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort ».
La guerre annoncée, il entre en Résistance comme on s’enfonce dans des forêts de pins, zébrées d’ombre et de lumière enneigée. L’âpreté, la rigueur des maquis consignée dans les Feuillets d'Hypnos publié aussitôt après la fin de la guerre, annonce un glissement vers une repli nocturne, quand la vie se met à régresser vers une nuit que seule la bougie d’un Georges de La Tour aurait pu éclairer. Avec ce peintre-là se crée comme on sait par les textes qui lui sont dédiés : une "amitié fantastique". Après la Libération, sa pensée donne le sentiment d’une déchirure indépassable, elle se rassemble dans et à travers une unité profondément disloquée qui lui fait dire dans le Feuillets d’Hypnos 209 :
"Mon inaptitude à arranger (en ital. dans le texte) ma vie provient de ce que je suis fidèle non un seul mais à tous les êtres dont je me trouve une parenté sérieuse. Cette confiance persiste au sein des contradictions et des différends. L’humour veut que je conçoive au cours d’une de ces interruptions de ce sentiment et au sens littéral, ces êtres ligués dans le sens de ma suppression." Feuillets d’Hypnos, 209
Dans Poème pulvérisé (1947), son écriture se disperse en mille ruisseaux de la vie diurne. Quelques vers épars disent avec cette mise à distance de cette déchirure : « Le danger nous ôtait toute mélancolie », ou encore «Orageuse liberté dans les langes de la foudre, sous la souveraineté du vide, aux petites main de l’homme. »
Ces vers prennent un tour aphoristique, comme s’il énonçait quelque chose de définitif : "Ne t’étourdis pas de lendemains, tu regardes l’hiver qui enjambe les plaies et ronge les fenêtres…".
"Tu" fait signe vers tout lecteur quel qu’il soit, qu’il prend à parti.
Sa langue reprend vie dans la poésie orale qui s’enracine dans la tradition des conteurs provençaux, aux bras de ces anciens "Transparents" vagabonds. Les Matinaux est écrit entre 1949 et 1950.
Après 1950, Yvonne Zervos, le tire vers le visible, il s’entoure de ses "alliés substantiels" : Braque, de Staël, Miró, Vieira da Silva, Beaufret, Heidegger, Bataille, Camus, Blanchot…
La Parole en archipel (1962), Le Nu perdu (1971), La Nuit talismanique (1971), sont des insomnies habitées par l’écorce qu’il caresse de son pinceau et d’où éclatent des bleus violentés, teintés de rouge qui les tirent vers des violets.
Le nu perdu et Aromates chasseurs sont de ses recueils ceux qui me bouleversent le plus. Comment ne pas entendre cette phrase comme une sorte de constat à la fois terrible et sage : « Ce que nous accomplissons d’essentiel, nous l’accomplissons faute de mieux. Sans consentement ni désespoir.» La phrase se clôt ainsi : « pour seul soleil : le bœuf écorché de Rembrandt » qui semble opacifier le sens mais donne à cet adage toute la force significative d’une toile qui montre ce bœuf dans un même balancement : entre consentement et négation du désespoir.
Aromates chasseurs trace la course d'Orion dans un espace détruit en son intimité; Chants de la Balandrane (1977), Fenêtres dormantes et Porte sur le toit (1979), dénoncent les "utopies sanglantes du XXe siècle" dans Les Voisinages de Van Gogh (1985), où la mort s’éprouve dans une éveillée :"Maintenant que nous sommes délivrés de l'espérance et que la veillée fraîchit... bergeronnette, bonne fête!"
Sa poésie s’étire douloureusement entre Fureur et mystère et Energie disloquante, sans jamais céder à la rupture devant "cette immensité, cette densité réellement faite pour nous et qui de toutes parts, non divinement, nous baignaient", où sa langue s’éprend de ses « loyaux adversaires » qui éclairent en pulvérisant le temps de la terreur, s’insurgeant contre, dénonçant l'éclatement des liens de l'homme esclave de ses intolérances, furieusement opposé à l'asservissement des sites par des fusées de mort.
Patrice Houzeau et son blog littéraire: dans mes liens, écrit régulièrement sur René Char (voir catégorie qui lui est consacrée).
Jalel el Gharbi (également dans mes liens), s'interroge dans son dernier post sur le rapport entre poésie et autobiographie. Ce qui nous incite à réfléchir sur le statut du je dans la poésie. Dans les confessions, le journal, les confidences... le je semble être lié ou relié par le secret, secret qui cherche à se dire. Dans le poème, le secret n'est-il pas dans le dire même?
Rajout :
"Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir" in Fureur et mystère, p. 162, Pléiade, OEuvres complètes.
"Entre innocence et connaissance, amour et néant, le poète étend sa santé chaque jour", p. 163, Pléiade.
27 octobre 2008
Vent de poésie...
"Quel désert est cela auquel mon souffle s’accroche telle
dans mes veines une voiture emportée par la vitesse ? souffle dont les
mouvements se croisent, montant jusqu’à l’obscur des battements, remontant
encore vers un adieu où le rien se mêle à la chose. Voici les dunes, le vent
les crée, sable fin qui s’étend entre tes mains, passe à travers tes doigts.
Reconsidère le passage d’une caravane. Une terre, désert qui s’incline d’un
bord à l’autre. Telle est ta plaine basse où fut répandue l’odeur de lavande.
Un corps s’embrase et se refait. Tes collines apparaissent. Sous peu, tu
entendras des passagers prêts à emporter leurs tentes. Et toi, choisis le pas
du chameau qui conduit aux géographies orphelines. D’où es-tu venu? tu ne t’en
souviens pas. Suis donc le sable ; ta marche laissera des marques de turquoise.
Spectres qui errent. Suis ta traversée qui a celé l’hymne de ceux qui viennent
des régions que tu as visité. Pour toi, j’ai élu l’eau, dans l’assoupissement,
l’automne, le palmier, pour une main peu diserte. Suis un tourment relancé à
chaque élan du temps comme pierre qu’on éjecte. Là-bas ceux de ta tribu sellent
leur solitude. Suis des voyageurs qui ne reviendront pas d’un séjour dans un
présent aux mille faces." Mohammed Bennis
Mohammed BENNIS est tout à la fois, un universitaire, un éditeur et un poète marocain. Le don du vide a été traduit par Bernard Noël (éditions L'Escampette) et Désert au bord de la lumière par A. Meddeb (éditions El Manar).
23 août 2008
René Char : la foudre du poème, part III
Héraclite toujours pour accompagner René char et cette fois à travers le fragment 16 : "S'il n'espère pas, ne rencontrera pas l'inespéré, chose introuvable et même impraticable". Il faut comprendre l'énergique mouvement d'une clarté qui glisse, ponctué et rythmé par les obstacles du refus, ramené à la conscience par la morsure d'un regard lucide dans l'opacité du réel. Nous voici tout à coup dévalant sur le versant "impraticable". L'absence devient centrale et la lutte s'engage dans une lumière négative qui rend "impraticable" toute éclosion du rêve. Il y va de cet affrontement, de cette attention d'archer pour que se produise l'étincelle incompréhensible d'un acte dans la lumière. Il en va de même du poème de Char. Il en va autrement pour nommer ce qui se donne en amont de la flamme, entre ce qui relève de la braise et ce qui se pose comme garant du foyer : l'amitié et l'amour. "Pro-cédant" de la foudre qui le guide et le renverse, le poème s'enracine dans le refus de tout remède, de tout baume analgésique, jetant néanmoins ces "mots qui portent immédiatement secours" (in Fureur et mystère).
Qu'en est-il au juste de l'homme qui vient boire à l'éclat de la rivière, entre deux rives opposées? Qu'en est-il de cette naissance aux détroits de la nuit? Qu'en est-il de ce que nous dit le poème : "Toi qui nais appartient à l'éclair. Tu seras pierre d'éclair aussi longtemps que l'orage empruntera ton lit pour s'enfuir."? (in Aromates chasseurs) La question est là, première et dernière, la question est du poème comme la marque d'une ontogenèse : "y a-t-il vraiment une plus grande distance entre nous et notre poussière finale qu'entre l'étoile intraitable et le regard vivant qui l'a tenue un instant sans s'y blesser?". Et sans doute nous faut-il remonter plus avant, là où la violence des courants dilapide son incroyable énergie. Cette puissance livrée au rien, cette puissance accordée au néant, l'autre nom de l'indifférence : "L'homme, n'est-ce pas, n'est qu'un excès de matière solaire, avec une ombre de libre arbitre comme dard. Sur un cratère d'horreurs et sous la nuit imbécile s'épanouit soudain, au niveau des narines et des yeux, la fleur réfractaire, la nova écumante, dont le pollen va se mêler, un pur moment, à son esprit auquel ne suffisaient pas l'intelligence terrestre argutieuse et les usages du ciel" (in Recherche de la base au sommet).
25 juillet 2008
Char : la foudre du poème suite
Revenons à ce fragment d'Héraclite l'Ephésien qui nous dit : "Des choses présentes la foudre est au gouvernail", la question est qu'en serait-il de cette présence des choses sans cet éclairage, éclair-rage qui insulte et renverse toute direction ? Parmi les mille manières dont l'éclair illumine, parmi les façons dont on peut tourner et retourner ce cheminement, l'homme est porté à la parole, à une parole qui dénude. Impitoyable lumière d'Héraclite qui tombe verticalement tel un coupant métallique, verticale, elle nous traverse de part en part, nous arrache ou nous déchire mais nous permet également de fonder cette tendresse lucide partout présente chez René Char : "(...) Souriez-lui car elle doit avoir faim, faim d'amitié". Cette tendresse lucide est aussi celle-là même du cercle lumineux de la bougie qui éblouit les personnages de Georges de La Tour. Là se condensent des forces qui nous lient et nous délient en même temps, des forces de douceur et d'effroi, les visages rougis limés par le mouvement des flammes. Ainsi Char nous parle-t-il de Georges de La Tour : "L'unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d'entrer dans le cercle de la bougie, de s'y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant". Partage formel rend un double hommage et au philosophe et au peintre. C'est en ces mots qu'ils s'adressent à eux : " je vous sais gré d'avoir de longs moments poussé au dehors de chaque pli mon corps singulier ce leurre : la condition humaine incohérente, d'avoir tourné l'anneau dévêtu de la femme d'après le regard du visage de l'homme, d'avoir rendu agile et recevable ma dislocation, d'avoir dépensé vos forces à la couronne de cette conséquence sans mesure de la lumière absolument impérative : l'action contre le réel, par tradition signifiée, simulacre et miniature". C'est bien d'avoir "dépensé ses forces...sans mesure de la lumière absolument impérative" que Georges de La Tour a pu peindre cette soif d'amitié, d'amour. La lumière de la chandelle mord les visages qui sont sur la toile, la lumière mord pour réveiller, quoi? Le visage. Délicate et tendre morsure de ce feu singulier.
Dans la nativité ci-contre de Georges de la Tour (1593-1652), la lumière provient de la bougie masquée par la main qui protège, alors qu'elle semble venir du visage de l'enfant, visage astre, visage ébloui et éblouissant de la nativité. La lumière éclate sur la poitrine du personnage de gauche, sur la coiffe du nourrisson, la lumière éclate et fait reculer l'opacité, l'ombre menaçante dans laquelle les êtres sont plongés. Encore des forces à l'oeuvre, des forces qui s'affrontent pour que jaillisse l'éteincelle incompréhensible d'un acte dans et en pleine lumière.
20 juillet 2008
René Char : la foudre du poème, part I
Rien n'est plus difficile que d'expliquer la poésie, au mieux pouvons-nous parler avec elle, à "ses côtés" et dans cette entreprise, toujours se demander par quoi ou comment le poème vit, puisqu'il s'agira de ce poème-ci, poème qui bien souvent appartient à un "ensemble" qui l'excède, et que l'on est convenu d'appeler recueil. Qui dit recueil présuppose une unité, du moins une cohérence à l'intérieur de ce corpus de textes poétiques. Ces préliminaires ont vocation à préparer, à préparer à la lecture, néanmoins comme le dit l'enfant roi : "L'observation et les commentaires d'un poème peuvent être profond, singuliers, brillants ou vraisemblables ils ne peuvent éviter de réduire à une signification et un projet un phénomène qui n'a d'autre raison que d'être". Nous voilà avertis.
Parler de la poésie de René Char est un exercice périlleux, du moins pour moi. Je n'ai pas trouvé meilleur accès à sa poésie que les fragments d'Héraclite d'Ephèse dit l'Obscur et la peinture de Georges de La Tour, extraordinairement oubliée pendant des siècles, ayant vécu dans un exil total jusqu'à ce que ses oeuvres longtemps attribuées à d'autres se soient vues restituées à leur père. Quand je pense aux fragments d'Héraclite, il me vient d'abord et encore celui-ci : "Des choses présentes la foudre est au gouvernail" (fragment 64), prononcé lumineusement il y a 2500 ans environ. Ce pur trésor que sont les fragments sont telles des flèches, des éclats de temps parvenus jusqu'à nous. La foudre n'est pas ici l'évocation du pouvoir divin, elle figure la réalité d'une fulguration qui suscite et consume les choses, lesquelles sont frappées dans leur fraîcheur d'être et ipso facto réduites à une absence sans questionnement, que l'on ne peut questionner, dans un champ creusé par la négation. L'homme qui se tient au commandement des choses, pense avoir barre sur les choses, reçoit en réponse à ses certitudes cette foudre qui dissout et anéantit. Char écrit dans La bibliothèque est en feu : "l'éclair me dure" que faut-il comprendre par et au-delà de la violence belle de cette image sinon le constat douloureux d'une contradiction indépassable ou qui, à être dépassée, impliquerait une terrible menace. La disparition du poète pour que naisse enfin le poème, voilà l'absurde dépassement auquel nous contraint cette terrible contradiction qui étreint le poète. Dans ce même recueil, la question est franchement posée, faisant écho à ce premier vers précité : "Comment me vint l'écriture? comme un duvet d'oiseau sur ma vitre, en hiver. Aussitôt s'éleva dans l'âtre une bataille de tisons qui n'a pas, encore à présent, pris fin". Plus récemment dans Aromates chasseurs, nous notons cette nouvelle évocation : "plus les montagnes sont hautes, plus les clairvoyants ont droit à la foudre des nuées dans leur bâton". Ce feu qui s'abat avec une intensité inouïe, sans bavure, sur l'instant est celui même qui traverse la parole mise à nu du poète. Qu'elle atteigne le bâton ne permet pas de régner car il lui faut d'abord brûler. La foudre est tout à la fois l'adversaire et l'allié, adversaire implacable et allié inconditionnel, qui ne se manifeste qu'à ses heures, des heures isolées, quand elle se prend à transgresser l'énigmatique substance du temps. Pierre ou visage disparu : "dans les gorges d'Oppedette, vous rencontrerez la foudre au visage d'écolier allez à elle...".Dans les toiles de Georges de La Tour, nous sommes deux fois saisis : par cette lumière que semble produire les visages et les confirme tout autant dans leur nuit. Cette lumière qui éblouit n'est autre que celle d'un feu qui dessine les visages laissant les corps dans une obscure clarté. "J'aime qui m'éblouit, dit René Char, puis accentue l'obscure à l'intérieur de moi".
11 juillet 2008
Shéhadé, Cossery, Stétié...
D’une rive l’autre, il est des poètes qui ont laissé ou laissent encore dans leur sillage, dans le sillage de leur séjour, un rêve fragile qui se fait l’écho de l’absence, Georges Shéhadé, dans ses vers de passage, a déposé sur notre rive des esquifs de poème en héritage, une houle amniotique qui garde la mémoire de « l’enfant de grand sommeil », une nage si discrète entre les deux rives de la méditerranée, une nage si légère entre la côte où séjournent ses vers et la rive de son théâtre qui les prolonge. Un passage en contrebande, qui est celui de ceux qui connaissent l’exil dans l’imminence de la menace, où le vivre devient un art de l’urgence et de l’élégance de ceux qui portent humblement leur poésie au visage. De lui Saint-John Perse disait qu'il déplaçait « de nuit les bornes de la propriété foncière », est-ce à dire qu'il écrivait au-delà de tout partage entre verticalité et courbe, au-dessus du jardin suspendu de l’enfance, au-delà de toute ligne de séparation entre l’antique théâtre des poètes dramaturges , s’élançant tel Hector, le visage semblable à la rapide nuit : brillant de l’éclat terrible de ses songes lesquels traversent nos têtes en ce début de siècle et dont on ne peut ignorer qu'il répète certains de ses Actes. Cette passion peu ostentatoire le rapproche de ceux qui ont vu en lui immédiatement le poète que l’on sait, lui qui dans un dernier élan nous délivra « Le nageur d’un seul amour ». L’amour d’une mer, sol absolu pour ceux qui sont nés les yeux gorgés de cristaux de sel, aux mille et une facettes. Dans La pensée de midi, la grâce de la pensée se traduit en ces mots : « Sur une montagne où se déshabille le vent Quand les troubadours de la lune Un soir d’été Auront joué nos cœurs aux dés dans ce pays de l’infortune Toi plus belle que jamais Tu passeras dans la brume ».
Shéhadé écrit dans une légende de mots, sans jamais laisser sa vie franchir le perron : une pudeur plus qu’une volonté de ne pas faire entrer sa vie dans son œuvre. Chaque réalité à sa place, celle qu'il leur dévolue.
10 juillet 2008
"alllo allo" Aimé Césaire
"Là
où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,
d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom."
allo allo encore une nuit pas la peine de chercher c'est moi l'homme des cavernes il y a les cigales qui étour- dissent leur vie comme leur mort il y a aussi l'eau verte des lagunes même noyé je n'aurai jamais cette couleur- là pour penser à toi j'ai déposé tous mes mots au monts de-piété un fleuve de traineaux de baigneuses dans le courant de la journée blonde comme le pain et l'alcool de tes seins
"allo allo je voudrais etre à l'envers clair de la terre le bout de tes seins à la couleur et le gout de cette terre-la
allo allo encore une nuit il y a la pluie et ses doigts de fossoyeur il y a la pluie qui met ses pieds dans le plat sur les toits la pluie a mangé le soleil avec des baguettes de chinois
allo allo l'accroissement du cristal c'est toi...c'est toi ô absente dans le vent et baigneuse de lombric quand viendra l'aube c'est toi qui poindras tes yeux de rivière sur l'émail bougé des îles et dans ma tête c'est toi le maguey éblouissant d'un ressac d'aigles sous le banian "
Aimé Césaire
Aimé Césaire étaient de ceux qui "disaient non à l'ombre" (1), phrase sans appel, irréfutable tel un axiome qu'il nous faut adopter en bloc ou refuser entièrement. Une phrase radicale, qui tombe verticalement et nous convoque au danger puisqu'il nous est demandé de franchir, tout au moins de "regarder" fluer "le fleuve peuplé de caïmans" (2). Partout où l'ombre faisait irruption, Aimé Césaire prenait les armes, l'homme, le poète, le militant que l'on sait. Quand l'ombre se dérobait il la débusquait, la déshabillait pour l'authentifier, et la combattait, tout assuré qu'il était de son adversité. Cette haute entreprise demandait un courage féroce, une généronisité pugnace, une vitalité primordiale. Et "pour que ne tourne l'ombre" '(3), il se dressait sur une langue qu'il avait si bien domptée, apprivoisée, et labourée en tous sens, qu'il mis bas une "terre" où les mots ne paraissaient ne faire valoir que l'acte créateur de leur production. "Avec un mot frais, disait-il, on peut traverser le désert d'une journée." Oui, cette fraîcheur nous manque et nous y revenons comme à une fontaine, quand bien même fût-elle peuplée de caïmans.
Césaire n'avait d'autre souci que d'arracher les mots à leur finitude, de les affranchir d'une quotidienneté qu'il considérait comme une étroitesse. Il avait insufflé un autre sang, une liberté à la fois terrible et joyeuse qui devait déconcerter le sens :
"Voum rooh oh à contraindre la pluie,
à contrarier les raz de marée
Voum rooh oh que mes cieux à moi souvent"
Ses images ont souvent force de jaillissement, elles ont la force des volcans amis : "lumière incandescente des entrailles invisibles de la terre" (6)
Aimé Césaire ne jouait pas comme cela fut dit des paradoxes, il aimait à réunir les extrêmes et ne transiger pas :
"Mon coeur, préservez-moi de toute haine, ne faites pas de moi cet homme de haine (...) Vous savez que ce n'est point par haine des autres races que je m'exige bêcheur de cette unique race, que ce que je veux c'est pour la faim universelle, pour la soif universelle" (7)
Cette unique race a un nom : l'Afrique. Une afrique en proie à une dramaturgie des éléments et aux vicissitudes de l'histoire mais dont il refusait qu'elle pût être entamée dans cette force vitale qui est la sienne.
"De ce grand coeur de réserve" Aimé Césaire a ressuscité la puissance incantatoire de la langue, son pouvoir conjuratoire et expiatoire ; Michel Leris dira de lui : "il nous fait sentir la présence de ce qui nous fut présent". Il n'aura de cesse de vouloir "garder les yeux clairs", selon ses propres mots.
Son indéfectible amitié avec Wifredo Lam aidera le peintre à réemménager ses origines dans un mouvement d'amour qui fera dire au poète : chacune "de ses sculptures traitée avec autant de soin qu'un personnage humain, lui confère cette présence si mystérieuse".
A ce "liseur d'entrailles et de destins violets", le poète interroge le peintre en ces termes : "Que cherches-tu à travers ces forêts de cornes de sabots d'ailes de chevaux : toutes choses agües, tous choses bisaigües (...) ?" (8) Sans doute cette arme de guerre dont parle Picasso qui caractérise et l'oeuvre du poète et du peintre, amis. Oui, ils avaient conscience l'un et l'autre, qu'il fallait mettre le monde au pas, et que cette entreprise ne faisait que commencer car pour ces trois hommes : " aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force", ainsi parlait Aimé Césaire.
(1) Tropique, Éditions Jean-Michel Place
(2) Mots Macumba, in Moi Laminaire, Éditions Seuil
(3) Cahier du retour au pays natal, Éditions Seuil
(4) Mots Macumba, in Moi Laminaire, Éditions Seuil
(5) Cahier du retour au pays natal, Éditions Seuil
(6) Le pur sang, in les armes miraculeuses, Éditions Seuil
(7) Cahier du retour au pays natal, Éditions Seuil
(8) Itinéraires africains chez Picasso, in Courrier international de l'Unesco, déc 1980
02 juillet 2008
Albert Cossery nous a quittés.
Albert Cossery nous a quittés. Il y avait chez cet homme une sorte de force de soustraction contemplative, comme si le temps n'avait pas de prise réelle sur lui. Une constance inaltérable dans le tohu bohu de l'existence? Sa vie s'est illustrée par un art jubilatoire de la paresse, non pas comme nous l'entendons en Occident, et qui se résume exactement dans cette réponse qu'il faisait à une amie qu'il venait de retrouver après des années : " Je fais toujours la sieste, sur le lit où j’étais couché quand tu m’as quitté." La sieste d'Albert Cossery était-elle une manière de dire que rien ne pouvait le presser ou le troubler ? Ou était-ce une manière toute naturelle de vivre sa vie une lumière endormie sous les draps. L'écrivain qu'il était prenait le même soin à travailler ses phrases comme s'il fallait se dégager des chemins encaissés du langage, lui qui écrivait en Français quand son cerveau pensait en arabe. C'est au Caire, dans sa ville natale, qu'il a produit son premier recueil de nouvelles qui fit sensation, les Hommes oubliés de Dieu (1941). Tout y est : la dérision et l'élégance, l'élégance et le détachement, ce qu'il voit et ce qu'il devine. En 1945, il s'installe à Paris dans ce petit hôtel de la rue de Seine qu'il ne quittera que pour sa dernière demeure.
Ses ouvrages qui avaient disparu dans les années 80 furent réédités par Joëlle Losfeld dans leur totalité.
Bibliographie :
- Les Morsures (1931) (poésie)
- Les Hommes oubliés de Dieu (1941)
- La Maison de la mort certaine (1944)
- Les Fainéants dans la vallée fertile (1948)
- Mendiants et orgueilleux (1955)
- La Violence et la dérision (1964)
- Un complot de saltimbanques (1975)
- Une ambition dans le désert (1984)
- Les Couleurs de l'infamie (1999)
- Les Fainéants dans la vallée fertile (éd. J. Losfeld 2004, comédie en trois actes)
27 juin 2008
Adonis : paroles affranchies du sceau de la pensée
J'ai écrit mon identité à la face du vent : Adonis
Celui que Guillevic célébrait ainsi:
Oui, seul
Peut apprécier le chant
Celui qui confie
Sa joie au silence.
Seul celui-là
Sait peser le chant. (in 12 poèmes pour Adonis)
Celui-là est sans doute le poète le plus viscéralement attaché au souffle de la langue arabe, la langue ceinte entre ses lèvres, très inquiet, très fervent, très assuré aussi de ce que la parole poétique est comme murée, que le Livre l'a refermée sur soi tel un piège. "Comme le sceau définitif. Comme le noir définitif sur l'amour", voilà la question obsédante que se pose Adonis, ce grand Cèdre encore debout...
"Comment transformer la vie en poésie ? Voilà la question."
dira Adonis
"Quant à ce qui a créé la grandeur de la poésie, ce n'était pas le religieux. Au contraire." Adonis en croisade pour l'amour et la ré-appropriation du corps par l'amour (rajout), se lève contre tous les monothéismes, clame la reconnaissance de l'autre comme constitutive de sa propre construction. Son mysticisme sensuel, en marge, "areligieux" qu'il définit ainsi : "C'est un mysticisme sans dieu, païen si l'on peut dire. Mais il faut préciser que je ne pense pas à un dieu quelconque, à une expérience religieuse, quand je parle de mysticisme. Et lorsque j'évoque la verticalité de l'expérience, j'ai en tête l'existence de la dimension ontologique au sein de l'expérience de l'amour, d'une expérience du rapport entre l'homme et la femme, au-delà de l'expérience amoureuse".
Il puise ses sources d'avant le "sceau de la pensée" (Urwah ibn Al-Ward, Hallâj, Abû Nuwâs, Bashshâr, Abu Tammam, Al Ma'arri, Al MutanabiMutanabi. ...) dans La Jehilliya où les vers respiraient l'accueil et l'appel des sens.
"Mes désirs
C'est de rester l'étranger rebelle,
Et d'affranchir les mots de l'esclavage des mots."
Il dit de lui qu'il est le "Poète de la « métamorphose » et poète des lieux". Exil mental plus que géographique, il est lu et craint, craint et admiré, admiré et rejeté : "C’est terrible de faire d’un poème ou d’une œuvre une chose utile! L’inutile est notre fortune. "
De cet exil intérieur éclôt cet adage ! « je marche vers moi et vers tout ce qui vient ».
"Il resta où le désert était autre épaule pour l'aider à supporter la mort et laissa à qui aime l'avenir une portion du soleil macérée dans le sang d'une gazelle qu'il appelait : " ma bien-aimée ". Il avait passé avec l'horizon un accord pour en faire sa dernière demeure." Adonis ourlant le mots de son souffle téméraire, qu'il ploie jusqu'à les coucher comme gazelle tombée.
«L'amertume de mes jours visionnaires m'a appris, il n'est chemin pour l'amour qui ne soit vertical". Adonis embroche les vents ordinaires, déjoue les vanités qui se réveillent comparses, déblaie les chemins encrassés, un vent rauque et soyeux tord sa langue un peu comme celle de René Char au verbe plus tranchant qu'un rasoir primitif, d'avant les âges, silex...Parlant comme dirait Nietzsche : depuis l'avenir...
Son souffle le porte aux "pampres de la ville" de Saint-John Perse, dans une syntaxe moins lyrique, plus lapidaire, une lame de soie traverse sa langue, unique, qui fait pencher les mâts à la rencontre des vents contraires. Son Manifeste pour une fin du siècle demeure d'une déconcertante actualité...
«Trente années se sont écoulées depuis ces écrits et rien n'a changé. Pis. Tout s'aggrave. L'espace de la liberté régresse et la répression s'amplifie. Diminuent aussi nos chances dans la démocratie et une société civile plurielle et diversifiée.
Et s'accentuent violence et tyrannie. Aujourd'hui nous sommes moins croyants, moins cléments. Plus confessionnels et plus fanatiques. Moins seuls et plus démembrés. Moins ouverts aux autres et tolérants, plus cruels et renfermés. Ainsi, aujourd'hui nous sommes plus pauvres. Et ce que nous appelons patrie est en train de se transformer en une caserne militaire ou un camps tribal.
On s'est évertué en ce siècle à nous entretenir de l'«unité arabe» et à prêcher le «nationalisme arabe». Nombreux sont ceux qui sont morts pur ces principes et ces valeurs. D'autres ont été torturés, emprisonnés, exilés. Et au nom de cela des régimes triomphaient ou chutaient». (Adonis)
Comme Jabés il sait que "le livre est le peu de sable fin pris, un jour, au désert et restitué quelques pas plus loin."
"Toute mon œuvre de poète, confie-t-il, repose sur cette conviction que l’art, la poésie n’expriment pas l’existence ou l’être humain mais les complètent. Exprimer une chose, c’est toujours n’en dire qu’une partie, fort heureusement d’ailleurs. Quand je parle, je ne m’exprime pas, je me projette. La poésie, l’art, sont donc un prolongement de l’existence. Par eux, je ne cherche pas à reproduire la réalité ni même à la saisir, mais à en inventer une autre qui va éclore et continuer à se déployer hors et en avant de celle dont elle vient."
"La fin du livre est, peut-être, la fin du temps" (Jabés)
La poésie est son propre chemin, son unique but. Elle est le monde.(Adonis)
(aphorismes)
J'ai écrit mon identité
A la face du vent
Et j'ai oublié d'écrire mon nom.
Le temps ne s'arrête pas sur l'écriture
Mais il signe avec les doigts de l'eau
Les arbres de mon village sont poètes
Ils trempent leur pied
Dans les encriers du ciel.
Se fatigue le vent
Et le ciel déroule une natte pour s'y étendre.
La mémoire est ton ultime demeure
Mais tu ne peux l'y habiter
Qu'avec un corps devenu lui même mémoire.
Dans le désert de la langue
L'écriture est une ombre
Où l'on s'y abrite.
Le plus beau tombeau pour un poète
C'est le vide de ses mots.
Peut être que la lumière
T'induira en erreur
Si cela arrive
Ne craint rien, la faute est au soleil
Publié dans L'Orient -
Le 12 mars 1998 et traduit de l'arabe
par Francois Xavier (copyright)
Mémoire du vent
Je sais, l'invisible est cette rose,
l'invisible est cette femme,
et le visage est l'envers du ciel
je sais, nuage par nuage
mes ciels remontent des paradis terrestres,
bienvenue alors à l'histoire
et à ses atomes de poussière,
l'éphémère, comment peut-il désespérer
alors que le vent est son chemin
Adonis, Mémoire du vent, Poèmes (1957-1990)
Poésie/Gallimard 1991 © Gallimard
extrait d'un poème inédit
...
A Paris, dans une triste chambre,
j'ai voulu asseoir mon pays
sur mes genoux.
Ce n'était pas pour imiter Rimbaud,
sa manière de traiter la beauté, mais pour fonder d'autres droits
de l'homme que j'avais peur de
déclarer.
Combien la vieillesse de la langue
a besoin de l'enfance de
l'alphabet.
L'univers ne cessera de pleurer
et de sécher ses larmes
avec les corps assassinés,
jusqu'au jour où tu donneras
ton corps, ô ma terre,
aux bras de l'aube.
Poème inédit lu en arabe par Adonis lui-même
et en français par Christian Salmon,
au Théâtre du Rond-Point, le 31 janvier 2005
Quelques éléments bibliographiques
- Le livre de la migration, Luneau Ascot, 1982 ;
- Le temps des villes, Mercure de France, 1990 ;
- Célébrations, La Différence, 1991 ;
- Chronique des branches, Orphée/La Différence, 1991 ;
- Mémoire du vent, Poésie/Gallimard, 1991 ;
- Singuliers, Sindbad/Actes Sud, 1995.
- Chants de Mihyar le Damascène, suivi de Singuliers, Gallimard, 2002
-Soleils seconds, Paris, Mercure de France, 1994
-Célébrations, Paris, éditions de la Différence, 1991
-Tombeau pour New York suivi de Prologue à l'histoire des tâ'ifa et de Ceci est mon nom, Paris, Sindbad, 1986
- Introduction à la poétique arabe, traduit de l'arabe par Bassam Tahhan et Anne Wade MinkowskyMinkowsky, Paris, Sindbad, 1985
- Commencement des corps, fin de l'océan traduit de l'arabe par Vénus Khoury-Ghata Mercure de France 2004