Thomas Bernhard, suite.
L'incessant ressassement, le ressac des mots projetés en avant d'eux-mêmes caractérisent le style de ce mangeur de phrases qui ne ne joue pas de la répétition comme d'un motif propre à l'hypertexte ; le ressort de l'écriture de Bernhard est le retour des thèmes et des formules, toujours suspectées aux yeux du narrateur d'artifices qui participent de toute composition. Ne cherchant en rien à éviter la redite, Bernhard n'hésite pas à recourir à la citation et à l'auto-citation avec ce besoin quasi-impérieux de redéfinir à chaque fois ce qui tombe sous le sens, comme si les phrases apparemment les plus "anodines" qui tissent nos échanges quotidiens étaient encore à creuser, comme si devant le lisse apparent des échanges sommaires, des poches de sens étaient encore à trouver, des excavations, des plis, des recoins riches en sens. Il se sait pris dans un "dévergondage spéculatif ". Ainsi de cette phrase : « ... nous n’avons pas le droit de falsifier ainsi toute l’histoire de la nature considérée comme histoire de l’homme, de transmettre toute cette histoire comme une histoire toujours falsifiée par nous parce qu’on a l’habitude de falsifier l’histoire et de la transmettre sous forme d’une histoire falsifiée, tout en sachant que l’histoire entière est une histoire falsifiée qui n’a jamais été transmise que sous la forme d’une histoire falsifiée », L’Origine, p. 29.
Tout apparaît comme drapé, ourlé, froissé, comme si le sens commun n'était qu'une vaine formule, elle aussi toute à redéfinir. L'écriture de Bernhard échappe à toute programmation, à tout plan qui présiderait au déroulement de son écriture : elle n'use pas à l'instar de ses contemporains de la déconstruction, tournant le dos aux deux mouvements littéraires qui ont marqué son temps : le travail du groupe de Vienne et celui du Nouveau roman : Thomas Bernhard se défend de cette idée selon laquelle l'écriture est un jeu, son écriture se refuse à manipuler le signifiant et ne recherche aucun effet quel qu'il soit : sa grammaire est simple, sa syntaxe se veut volontairement économe, comme s'il avait fait à l'égard de la Langue voeu de pauvreté. Les métaphores y ont peu de place "comme s’il ne fallait pas dérouter l’outil" : il ne cherche nullement à faire des "phrases", mais son phrasé est hypnotique. Bernhard le dit clairement :’écrire ce n’est jamais que citer ; d'où ces incises fréquentes dans la phrase cadre : « comme on dit », « comme on appelle » qui sont la marque de sa méfiance à l'égard des dénominations communes. La figure du narrateur s'impose comme celle d'un ressasseur, d'un rabâcheur infatigable, d'un marathonien n'ayant d'autre but que de courir le long d'une ligne mélodique impossible.
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