kees_van_dongen_gypsyAu commencement était l’illustration. Comme pour les expressionnistes allemands, le recours au trait a construit Van Dongen. Dans le port de Rotterdam, il couchait les filles à traits charbonneux sur du papier d’emballage. En 1899, il se fixe à Montmartre, son attrait pour la capitale est immense, Paris est est pour lui «un phare». Le papillon a 23 ans, fréquente les anars, court les cabarets, croque des portraits, fait l’Hercule dans un cirque.

Van Dongen vend ses illustrations aux gazettes. Félix Fénéon l’introduit à la Revue blanche. Bouches d'un rouge vivace, pommettes rehaussées et prononcées, fards acides : il est l’illustrateur cru d’une population de noctambules dont les cocottes ont un triangle pour visage : oiseaux-proies, des bourgeois, de la drogue, de la mort. Le rouge est l'arme secrète de l’artiste, il en use sans compter, enlevant une Buveuse d’absinthe. Parrallèlement, sa plume devient ébouriffante quand il s’agit de croquer un accessoire, chapeau, voilette, nœud, bijou… annonçant de somptueux portraits à venir. Un fauve lâché en ville ? Plutôt un expressionniste, la férocité du trait du carricaturiste en plus.

Au fameux salon de 1905, qui valut le surnom de «fauve» à Matisse et consorts, Van Dongen n’était pas loin, mais n'était pas présent dans leur salle. Relégué au rang de rallié tardif, le solitaire disparut de la littérature sur l’art moderne, mourant dans l’oubli en mai 1968. Il s'était plu à brouiller les pistes lui-même, avilissant sa production, méprisant les critiques, racontant de folles histoires sur son passé.

Dès 1904, pourtant, ses demi-teintes faisaient déjà place aux jets chromatiques. Dans la Revue universelle, Charles Saulnier voyait chez lui les «contrastes violents et couleurs éclatantes, évocatrices de fanfares bruyantes, de parades pittoresques». Passionné par les effets de la lumière électrique, le peintre avait entrepris une série de carrousels, parachevée en 1906 par le Moulin de la galette. Il a découpé cette toile monumentale dans les années 50 pour la vendre par morceaux.

La même année, il résumait le visage d’un nu à une balafre rouge.Baptisé la Jarretière, et paradoxalement acquis par Signac, ce tableau signait pourtant sa rupture avec le tachisme.

Bien plus tard, Van Dongen s’en est expliqué : «Signac nous a fichus dedans, le vermillon est toujours le vermillon, le jaune toujours le jaune, et ce n’est pas drôle.» Il a choisi une autre voie : se poser en rival de Matisse à travers la couleur pure et une ligne passée à l’arabesque. Face aux déconstructions formelles du moment, lui, braque un projecteur sur la présence lourde des corps. Il cerne ainsi non seulement les visages mais également les bustes d’un trait noir, va jusqu'à l'entourer d'un halo rouge. Nous ne sommes pas loin des affiches de music hall.

Un nu provocant, aggravé par la sourde présence d’un mendiant, fut censuré au salon de 1913. Par défi, Van Dongen l’avait appelé Tableau. Ayant ainsi gagné la célébrité, le peintre usa du scandale avec un cynisme grandissant. Voulant se passer des galeristes, il organisait d’énormes fêtes dans son atelier pour présenter sa production.  Il reproduisait à la commande des poupées alanguies. Après-guerre, toute effluve d’ambre ou d’opium disparut de ses Fleurs du mal.

 «Notre métier est un métier de grues, avait-il un jour avoué dans un éclair de lucidité, Matisse fait la fenêtre à Nice et moi, le trottoir à Cannes.» . Et de ces femmes précisément qui faisaient le trottoir, il disait :«Ce n’est pas en les peignant avec des couleurs criardes que je peux les aider, mais peut-être pourrais-je exprimer l’intérêt de leur vie.»


Petit rappel sur Le Fauvisme : Le Fauvisme est un mouvement pictural francais qui s'inscrit dans l'intervalle entre 1904 et 1908 dans sa période la plus active. C'est dire qu'il ne dure pas longtemps. Il se caractérise par l'emploi quasi-exclusif de couleurs pures ce qui place Van Dongen dans une position singulière dans la mesure où le peintre n'hésite pas utiliser des tons rompus tels que des violets, des roses et des verts. Le fauvisme c'est aussi le recours à de larges aplats, un travail de simplification systématique du trait et de la composition: tous les moyens sont recherchés pour obtenir force, intensité afin de frapper la sensibilité. Il rejoint en cela le mouvement expressionniste allemand Die Brücke, à la différence majeure, il est vrai, que le fauvisme se veut avant tout expression du bonheur, de la beauté.