Kasimir Malévitch 

Carré blanc sur fond blanc, Kasimir Malévitch (1878-1935) 

Blanc sur blanc, carré sur cimaise, figure inimaginable ou image dénuée de figure, une toile nue où l'oeil erre ne sachant où se poser, là, ici, au-delà, hors ici, face à une énigme dépourvue de paramètres, sans queue ni tête, un drap vierge sans trame, brut, nous mettant devant notre propre stupeur, nous renvoyant à notre intime stupidité, si intime que le blanc a pris possession de nous : pas de filets pour se rattraper ni de clés pour pousser la porte de nos supposées connaissances, rien qui ne nous permette d’interpréter ce retrait, en deça de toutes lignes ou couleurs, nous voilà nus comme des vers, aphones, interdits, bouches bées, en proie à des phrases larvées, à des schèmes inopérants, une bouillie de pensées, avorton d'une faculté sensée représenter notre aptitude à "tisser des liens". L'assiette de nos certitudes craquèle, et là enfin nous comprenons le miracle de la vie quand il défie toutes nos interprétations. Malévitch avec ses formes géométriques, ses croix, ses carrés noirs sur fond blanc, puis blanc sur blanc nous déssaisit de tout. La provocation de Duchamp nous paraît presque bon enfant. Les portes de la perception se referment à peine ouvertes, chaque pas a déjà effacé celui à venir. Malévitch nous tétanise devant la probable hypothèse que toute parole restera muette face à ce monde-ci, que nous n'évoluerons jamais que pétris dans la pâte dans nos interprétations, une seule chose s'impose : le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch est une expression qui convoque la parole de Lévinas qui puise elle aussi ses racines dans le tragique d’un siècle "dont l’horizon se serait éteint au fond d’un tableau monochrome".